CHRONIQUE 42 jours en réanimation - jour 41

JOUR 41
Lundi 11 octobre
Le matin, entre 10h30 et 11h, j’appelai le secrétariat du service de réanimation, comme à mon habitude.
Au bout du fil, l’infirmier me dit qu’il allait devoir me rappeler.
Environ 45 minutes plus tard, je reçus l’appel d’un médecin qui me demanda de me rendre à l’hôpital dès que possible.
Je m’empressai d’aller chercher mon père afin que nous y allions.
Arrivés à l’hôpital, nous attendîmes en salle d’attente, puis le personnel médical vint nous chercher pour nous emmener dans la salle des familles.
C’était la quatrième fois que j’entrais dans cette fameuse pièce.
Entrer dans la salle des familles n’était jamais bon signe.
Ils nous firent asseoir, mais mon père refusa.
L’infirmière et le médecin l’encouragèrent à s’asseoir puisqu’il était toujours en convalescence et, par conséquent, très faible.
Mais mon père ne l’entendait pas de cette oreille.
Un médecin fit son entrée et se présenta : c’est elle qui était chargée de s’occuper de ma mère ce jour-là.
Je ne l’avais jamais rencontrée auparavant. J’étais donc très sceptique et restais sur mes gardes.
Elle nous relata le séjour de ma mère depuis son arrivée, comme le protocole l’exige.
Puis, elle demanda à mon père s’il avait suivi toutes les étapes du séjour.
Je répondis que non, car je souhaitais le protéger avant tout.
Après avoir terminé, elle nous annonça que ma mère était en fin de vie.
Ils étaient arrivés au bout des possibilités médicales : ils ne pouvaient plus rien faire.
Elle nous expliqua que ses poumons étaient devenus très rigides et que son état respiratoire dépendait à 100 % de la machine.
Après son discours, je compris pourquoi ils avaient fait intervenir ce médecin face à nous.
Elle finit par nous annoncer qu’ils allaient devoir débrancher ma mère, le jour même.
C’était la raison pour laquelle ils nous avaient fait venir.
Je tombai à terre et fis une crise.
Prise de panique, elle envoya une infirmière en chercher une autre. Elles tentèrent de me calmer et de me garder consciente et éveillée.
Quand le calme revint plus ou moins, le médecin demanda à mon père si j’avais des frères et sœurs, si j’étais l’aînée.
Mon père répondit que j’avais des frères et sœurs, mais que je n’étais pas l’aînée.
Elle lui demanda si ma mère avait de la famille à Paris. Il répondit que oui.
Elle lui recommanda d’appeler tout le monde : enfants, frères et sœurs, oncles, tantes, cousins, cousines, afin de venir lui dire au revoir et l’accompagner dans son départ.
Mon père sortit passer des appels.
Le personnel médical m’emmena auprès de ma mère.
Arrivée dans la chambre, je vis qu’elle était branchée et, en effet, son apport en oxygène était à 100 %.
C’était la première fois.
En revanche, sa tension, sa saturation et son rythme cardiaque étaient bons.
Son unique problème était la respiration.
Je pris une chaise, m’assis en face d’elle, sa main dans la mienne, et me mis à lui parler.
Je lui racontai ce que le personnel soignant avait dit et lui rappelai qu’elle ne pouvait pas me laisser. Elle n’en avait pas le droit. Nous nous étions promis de ne pas nous quitter.
Sa main dans la mienne, je fis une prière et dis :
« Seigneur, si tu me prends ma mère aujourd’hui, je ne me tairai plus. C’est terminé, je vais parler et ne plus rien laisser passer. »
Quelque temps après, toutes mes sœurs arrivèrent.
Mais seule l’une d’entre elles, l’aînée, resta avec moi auprès de maman.
Aux alentours de 17h, ils débranchèrent ma mère.
Elle passa alors en respiration autonome.
Ce qu’il faut savoir, c’est que le personnel médical avait débranché ma mère sans nous prévenir : nous nous étions absentées quelques instants, et ils en profitèrent.
À notre retour dans la chambre, ma sœur et moi vîmes que ses yeux étaient légèrement ouverts.
Nous étions furieuses.
Ma sœur aînée était si en colère qu’il fallut la calmer : ce n’était ni le moment ni l’endroit pour se disputer avec le personnel médical.
Ensuite, je réalisai que tous les écrans étaient éteints.
Je sortis de mes gonds et me dirigeai vers l’accueil pour comprendre pourquoi.
Ils me dirent que c’était le protocole, afin que nous n’ayons pas à suivre la dégradation cardiaque de ma mère.
Je leur répondis :
« Avec tout ce que j’ai vu ici depuis le début, c’est aujourd’hui que vous voulez m’empêcher de voir les écrans ? »
Ils ne répondirent pas.
J’insistai. Ils refusèrent.
Ma sœur sortit et me rejoignit. C’est alors que le médecin ordonna à une infirmière de rallumer les écrans.
Je ne voulais rien rater.
Je voulais être là jusqu’au bout, comme convenu, comme promis.
J’avais besoin de voir comment elle allait me quitter, car je n’y croyais pas.
J’étais dans un déni total.
Puisque ses yeux étaient légèrement ouverts, je compris qu’elle était peut-être dans un coma partiel et qu’elle souffrait.
Je n’étais ni convaincue ni rassurée.
C’est ainsi que nous accompagnâmes ma mère dans son départ.
Son rythme cardiaque ralentissait doucement, petit à petit.
De temps à autre, je me levais et posais ma tête sur sa poitrine, juste pour entendre son cœur battre.
Ensuite, je retournais m’asseoir, soulagée, toujours sa main dans la mienne.
Ma grande sœur ne cessa de lui parler, de la toucher, de poser sa tête sur sa poitrine.
C’était sa manière d’exprimer son stress, son angoisse, sa peur.
De son côté, elle refusait de regarder les écrans.
Elle me disait : « Je ne sais pas comment tu fais. »
Mon regard, lui, était fixé sur les écrans.
Avec les bruits, les signaux…
Dans mon cœur, j’interdisais à ma mère de rendre le souffle.
Nous attendions l’arrivée du pasteur et de Ya Théo.
À 19h25, le pasteur m’envoya un message pour me dire qu’ils étaient arrivés.
Il fallait que quelqu’un descende les chercher.
J’eus la boule au ventre.
Je regardai ma mère et me dis :
« Il est hors de question que je la laisse, surtout maintenant. »
Son rythme cardiaque ralentissait, son pouls baissait, sa saturation aussi.
Je demandai à ma sœur de descendre. Elle refusa catégoriquement.
Je ne savais plus quoi faire.
Je ne pouvais pas laisser ma mère… mais ils ne pouvaient pas monter seuls.
Je me parlais à moi-même pour me rassurer :
« Non Merveille, elle ne peut pas te faire ça… elle va t’attendre. »
Je dis alors à ma sœur que j’allais y aller. Il n’y avait plus de temps à perdre.
Je tenais absolument à ce qu’ils soient là.
Tremblante, je dis à ma mère :
« Maman, je descends chercher le pasteur et Ya Théo. Je reviens vite. S’il te plaît… attends-moi. »
Je partis les chercher.
Nous traversâmes le couloir en courant.
Au moment d’entrer dans la chambre, une infirmière surgit et m’empêcha d’entrer.
Elle me regarda droit dans les yeux, fit « non » de la tête et murmura :
« Ma belle… c’est fini. »
Je la poussai. Elle me retint, me prit dans ses bras et me plaqua contre le mur.
Je lui demandai de me lâcher.
Très embarrassée, elle me dit :
« Elle est partie. »
Ma grande sœur sortit alors de la chambre et me fit signe que c’était fini.
J’arrivai devant la porte à 19h40.
Ma mère avait rendu l’âme à 19h38.
Je compris alors que c’était moi qui l’empêchais de partir.
Il fallait que je sorte pour libérer l’atmosphère.
J’en ai longtemps voulu à Dieu.
Je l’ai vécu comme une trahison.
Mais plus tard, j’ai compris…
Il m’avait protégée.
Il m’avait évité de voir ma mère rendre son dernier souffle car mes prières et ma présence empêchaient son âme de prendre son envol.
Quand je suis entrée, un silence total régnait.
La chambre n’avait jamais été aussi silencieuse.
Je regardai les écrans : tout était noir.
Je m’approchai d’elle, posai ma tête sur sa poitrine.
Et là… plus rien.
Plus de bruit.
Plus de battement.
Plus de cœur.
C’est à ce moment-là que quelque chose est sorti de moi.
Dans cette chambre, j’ai laissé une partie de moi.
Le véritable cauchemar venait de commencer.
Le lundi 11 octobre 2021, à 19h38, j’ai officiellement perdu ma maman.
NB : Au début de la chronique, il est mentionné que ma mère est entrée à l’hôpital le 30 août 2021 à 23h57, soit 3 minutes avant le 31 août.
C’est pourquoi la chronique s’intitule 42 jours en réanimation, mais se termine au jour 41.
— Merveille Grâce Lutete
Autrice