Témoignages

CHRONIQUE 42 jours en réanimation - jour 40

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CHRONIQUE 42 jours en réanimation - jour 40

JOUR 40

Dimanche 10 octobre

40 jours que ma mère était allongée sur un lit d’hôpital, sans même avoir vu la lumière du jour.

40 jours qu’elle était branchée à des machines qui maintenaient sa respiration.

40 jours de souffrance, de peur, de larmes, de sourires, de solitude, d’amour, d’espoir, de folie, d’angoisse.

40 jours au cours desquels je « dealais » avec toutes les émotions possibles.

40 jours que ma vie ne dépendait que du bien-être de ma mère.

Bref, 40 jours que ma vie avait pris un tournant complètement inattendu et inimaginable.

Cela faisait exactement 10 jours qu’elle était endormie et que je n’avais pas vu ses yeux, ni son regard.

10 jours que je ne l’avais pas vue en mouvement.

10 jours que son taux d’oxygène ne faisait qu’augmenter.

10 jours qu’on me répétait que son état était stable.

Autrement dit, elle ne récupérait pas… mais ne déclinait pas non plus. Son état stagnait.

10 jours que le personnel soignant n’y croyait plus…

La nuit de samedi à dimanche fut catastrophique.

Cela faisait des jours et des nuits que je ne dormais pas.

J’étais devenue un zombie.

Je n’étais même plus maîtresse de mes propres mouvements.

Dans ma tête défilaient les images de maman sur son lit d’hôpital.

Tout ce qu’elle avait subi sous mes yeux.

J’entendais les paroles des médecins se répéter en boucle, comme une bande-annonce de film.

Encore et encore. Sans arrêt.

J’étais complètement traumatisée, tétanisée.

Cette nuit-là, j’ai senti que ma mère s’en allait.

Je ne saurais l’expliquer, mais je sentais qu’elle ne serait plus là.

Je sentais que je n’avais plus le contrôle de la situation et que le corps de ma mère avait déclaré forfait.

Je le sentais dans mon propre corps, au plus profond de mon âme : elle ne reviendrait pas.

Je sentais un poids en moi, dans mon esprit… c’était si fort.

Elle s’en allait déjà.

Ce sentiment demeurera inexplicable…

Ce matin-là, j’ai appelé l’hôpital, comme d’habitude. J’ai échangé avec une infirmière.

Je n’ai plus le souvenir de ce qu’elle m’a dit.

J’étais éteinte…

Jusqu’ici, j’étais un robot encore fonctionnel.

J’étais devenue une machine sans pile.

Au fond de moi, une voix s’est élevée :

« Merveille, c’est fini. Accepte-le. Elle s’en va. Laisse-la partir. »

Je refusais cette voix.

Je chassais cette idée de mon esprit.

Je chassais cette voix comme on chasse un moustique qui bourdonne dans l’oreille en pleine nuit.

Ma mère ? Mourir ? Me laisser ?

Il en était hors de question.

Désormais, je luttais contre moi-même.

Ce matin-là, je ne disais pas un mot, si ce n’est à l’infirmière.

Je me rendis au culte, calme et silencieuse.

J’avais besoin de changer d’air.

Durant le culte, mon corps était présent, mais mon esprit, lui, complètement absent.

J’étais tellement triste.

Je me sentais vide.

J’avais l’impression de perdre une partie de moi.

En effet, une partie de moi était en train de me quitter.

Seules les personnes ayant perdu un être cher peuvent comprendre ce sentiment.

Cette chose que l’on ressent à l’intérieur de soi…

Cette chose qui s’éteint, tout doucement… et nous rend impuissants.

Je n’oublierai jamais une chose…

Ce matin-là, du haut de la chaire, le pasteur ne cessait de me regarder.

Je n’adressai la parole à personne.

À vrai dire, aucun son ne pouvait sortir de ma bouche.

Le culte terminé, je m’en allai aussitôt, et Zorobabel me rattrapa.

Il vit la détresse dans mes yeux.

Je n’ai plus aucun souvenir de ce qu’il me dit.

Une fois dehors, je marchai à toute vitesse jusqu’à ma voiture.

Une fois à l’intérieur, je fondis en larmes et sanglotai.

J’étais exténuée.

Je sentais clairement ma mère partir.

C’était de plus en plus fort dans mon esprit.

Dans cet état, je pris tout de même la route jusqu’à Combs-la-Ville.

Arrivée sur le parking, je restai dans la voiture et appelai ma sœur, en détresse, lui demandant de venir me rejoindre le plus vite possible.

Elle ne tarda pas et arriva avec son fils.

Toujours en crise, je montai dans sa voiture côté passager, en poussant un cri, et je la pris dans mes bras en lui disant :

« Noémie, Noémie, maman est en train de partir… C’est un cauchemar. Il faut absolument qu’on aille à l’hôpital ! Il faut qu’on y aille tous ! »

Prise de panique, elle essayait de me calmer, mais en vain.

Je fis une crise d’angoisse.

Elle me prit le visage entre ses mains et me dit :

« Merveille, regarde-moi, s’il te plaît. Arrête, calme-toi, tu vas t’étouffer ! »

Étant légèrement asthmatique, mes crises d’angoisse peuvent être très impressionnantes.

Elle me disait d’arrêter, car j’allais effrayer mon neveu.

Lorsqu’elle dit cela, je me retournai immédiatement et pris mon neveu dans mes bras en lui demandant pardon.

Il ne comprenait strictement rien à la situation et me demanda :

« Tata ?… Où est mamie ? »

Ma sœur alla chercher mon père et me demanda de rester dans la voiture avec mon neveu.

En voyant mon père se diriger vers la voiture, je sortis et tombai dans ses bras.

Je ne tenais plus sur mes jambes.

Mon père et ma sœur me soutenaient tous les deux, complètement déboussolés.

Je dis à mon père que cette fois-ci, il fallait impérativement qu’il m’écoute.

Il fallait qu’il appelle tout le monde pour leur dire ce qui se passait, parce que maman était en train de partir.

Il fallait appeler tout le monde.

La famille de ma mère ne savait pas qu’elle était malade, et encore moins hospitalisée.

Ni en France, ni au Congo.

Les premières semaines, ma mère m’avait interdit d’en parler.

En réalité, je n’ai jamais compris pourquoi elle refusait aussi catégoriquement.

Toutefois, ses désirs étaient des ordres.

Je n’ai donc pas cherché à contester.

Je refusais de la contrarier.

Ensuite, après sa deuxième intubation, j’ai dit à mon père que nous devions prévenir sa famille.

Il refusa.

Nous avons eu deux grosses disputes à ce sujet durant son séjour à l’hôpital.

Néanmoins, mon père refusait catégoriquement de m’écouter.

Étant sur le terrain, je voyais ce qui se passait.

De plus, cela faisait longtemps que ma mère était hospitalisée, et j’étais persuadée que sa famille se doutait de quelque chose.

Ma mère ne pouvait pas passer plus d’une semaine sans échanger avec ses frères et sœurs ou ses enfants.

Nous appelâmes alors ma petite sœur, mais nous ne parvenions pas à la joindre.

Ne voulant pas perdre de temps, j’entraînai ma sœur et mon père à l’hôpital avec moi.

Nous prîmes la voiture de mon père.

Arrivés à l’hôpital, il fallait que quelqu’un reste avec mon neveu.

Mon père resta avec lui, et je pris ma sœur avec moi.

Dans la salle d’attente, je sonnai et demandai à Vincent, l’infirmier, si je pouvais entrer avec ma sœur.

Il accepta sans discuter.

Arrivées dans le box de maman, Noémie s’écroula au sol, au chevet de son lit…

Le ciel nous tombait littéralement sur la tête…

— Merveille Grâce Lutete

Autrice